La batteuse

Le fleuve du temps s'écoule inexorablement, les souvenirs s'estompent, et avant que le voile de l’oubli ne les effacent à jamais ... c'était l'été 1943 et j'allais sur mes 10 ans. Durant l'occupation la majorité des hommes jeunes étaient soit prisonniers soit envoyés au STO en Allemagne ; le village vivait au ralenti.
Et chez l'oncle Alphonse DICONNE, sitôt la moisson rentrée, L’arrivée de la batteuse s'installant sur le Quart Canot, était pour nous les gosses un merveilleux et inoubliable spectacle rassasiant nos yeux émerveillés. L’acheminement du matériel s'effectuant avec les chevaux des clients, l'ordre de la tournée était établi par l'entrepreneur en accord avec la clientèle : « vous aurez la batteuse tel jour et à telle heure ».

Celui que l'on quittait emmenait la batteuse et celui chez qui on se rendait apportait la locomobile, une pesante et puissante machine mue par la vapeur, montée sur des roues en fer, mais incapable de se remuer elle-même, et il n'était pas trop de quatre chevaux pour aller la quérir.

La batteuse, une grande caisse en bois pataude sur ses quatre roues, aux flancs garnis de poulies, de courroies, de claies aptes à vomir la paille et, par ses goulottes, pisser le bon grain.

L'équipe se composait d'une quinzaine d'ouvriers  selon le travail à abattre. Les trois oncles Alphonse, Auguste et Tonin et les bonnes volontés du village, alléchés par la perspective d'un plantureux repas, venaient donner la main à celui qui battait au fil des jours chacun se rendait la politesse.
Il est  vrai que le four à pain de l'oncle Alphonse voyait ses plus grandes fournées le veille des batteuses, car en cette période de restrictions ces journées étaient de véritables fêtes qui réunissaient  quantité de monde.

L'installation de la batteuse, avec l'expérience, ne nécessitait qu'un coup d'œil : caler le bazar devant la meule afin d'éviter les déplacements inutiles, vérifier l'alignement de la poulie à la locomotive placée sur le Quart Carnot, puis tendre la courroie en reculant le chaudron bloqué au cric, un peu de résine pour éviter le dérapage, et c'était bon ! La locomobile quant à elle avalait allégrement trois briquettes et quelque cent litres d'eau à l’heure prise au puits Grémion.

La journée débutait à 6 heures tapantes. Premier coup de sifflet de la  loco. D'abord la vapeur fuse, un long chuintement «  Tchou Tchou », la grande courroie qui se tend et file comme un lézard, et le bruit de la batteuse qui enfle, enfle, jusqu'à la limite du supportable. Lancée depuis le sommet de la meule la première maillette arrive sur le plateau, un gamin en ayant coupé et récupéré la ficelle, l'engreneur l'étale et la fait disparaitre  derechef dans les entrailles du monstre. C'est parti....
Quelques instants plus tard, l'oncle Alphonse plonge la main dans la goulotte et s’assure de la qualité du grain. Si besoin, un signe suffira à l'entrepreneur pour que celui-ci règle ses batteurs. Deux costauds sont là afin de transporter sur leur dos au grenier, les lourds sacs de grain. Deux autres sont prêts à véhiculer, afin de dresser une nouvelle meule, les bottes de paille liées par la presse, et deux autres sont aux ballots. Il y en a partout, quant à nous les gosses, fous de joie, nous nous roulions avec délice dans le tas de bales que le ventilateur a dressé contre le mur de Mademoiselle Giboulot.

Et quelle poussière mon dieu ! Heureusement toutes les heures chacun se nettoie la luette d'un canon bien frais…
Le coup de sifflet de midi clôturait la matinée et chacun après s'être quelque peu débarbouillé s'approchait des deux grandes tables dressées par la tante Alice et ses aides, à l'écart de l'aire de battage, afin de faire honneur à un plantureux repas copieusement arrosé.
Chacun prenait alors quelques moments de repos, puis sur le coup des 13h30, l'on repartait de bon cœur à l'ouvrage jusqu'à 18h30. Une joyeuse ambiance régnait autour de la machine et les farces étaient de règle. Le Lucien Baudrand, par exemple, ayant trop sacrifié à Bacchus n'a-t-il pas, un certain après-midi, « borgé » un tombereau de bales dans les escaliers de Madame Léger ! (la maison de Madame Naigeon  actuellement). Quelle affaire !

Les heures s'égrenaient et naturellement les appétits s'étaient aiguisés au fil du labeur et lorsque l'oncle Alphonse, le soir venu, tirait enfin le sifflet commandant l'arrêt de la machine, chacun savait, à son grand soulagement, que l'heure de la soupe avait sonné. Il y avait les pâtés, la tête de veau, les rôtis de cochon, la volaille, les haricots frais... depuis belle lurette 150 kg de blé avaient été échangés contre une feuillette de vin (114 litres). Et malgré la perspective du travail à poursuivre le lendemain, les canons, les rires se prolongeaient tard dans la nuit.

Heureuse époque où tous ces hommes et toutes ces femmes harassés de fatigue savaient encore grignoter du temps sur leur sommeil pour partager jusqu’au bout l'amitié qui était le ciment de leur cohésion.

Henri

 
 
 
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